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Les Régions, chefs de file de la transition énergétique

samedi 9 septembre 2017 Écrit par  Conrad Eckenschwiller

Interview de Gérard MESTRALLET, Président de ENGIE

L'interview a été conduite dans le bureau de Gérard MESTRALLET par Conrad ECKENSCHWILLER, expert contributeur Développement durable / Énergie de Régions en mouvement.

Conrad ECKENSCHWILLER

Monsieur le Président,

Je suis très heureux, et vous en remercie vivement, que vous me permettiez, grâce aux années où j'ai eu la chance d'être un de vos collaborateurs directs, de vous poser des questions sur les conséquences pour les Régions de France des bouleversements technologiques et socioéconomiques en cours et à venir, dont le rythme va s'accélérer. Et donc des opportunités à saisir et des risques à éviter pour les régions françaises. Ne rien faire n'étant pas une solution. Votre expérience professionnelle dans différents domaines essentiels à la vie, internationale, environnementale, associative, dans les domaines privés et publics – j'en oublie – est impressionnante ; j'aurai donc plusieurs thèmes à aborder. Commençons, si vous le permettez, par votre activité professionnelle principale, actuelle, de Président de ENGIE, leader mondial dans l'énergie y compris dans les énergies renouvelables.

Vous êtes partie prenante à la révolution (aux révolutions ?) énergétique en cours, qui ne concerne pas que le passage aux énergies renouvelables, mais aussi les économies, la récupération (économie circulaire), les smart grids, le photo voltaïque – y compris sur son propre toit, le transfert d'électricité par internet demain ? etc.

Pouvez-vous s'il vous plaît nous éclairer sur ce qui sera et ne sera pas, et donc sur les conséquences pour chaque région française ? Sur ce qu'il convient d'anticiper ? Sur les conséquences pratiques et sociétales de cette nouvelle révolution industrielle, en particulier pour chaque région sur les conseils à lui donner dans ce domaine énergétique vital « pour ne pas être décrochée » par passivité ou attentisme.

Gérard MESTRALLET

Il est en effet essentiel de comprendre ce qui se passe aujourd'hui au plan mondial.

Nous vivons en fait trois révolutions : technologique, digitale et culturelle.

Technologique d’abord : alors qu'il ne s'était pas passé grand-chose pendant 50 ans dans le secteur de l'énergie, des modifications radicales interviennent : solaire, éolien, biomasse, géothermie douce (micro géothermie) dont on parle moins… Ces nouvelles technologies sont très décarbonées et introduisent une miniaturisation des équipements, ce qui est fondamental pour des acteurs comme les Régions. Jusqu'alors, la tendance était au grossissement – jusqu’à 1 500 MW pour les grosses centrales – le monde de l’énergie était un monde de géants, avec peu d’acteurs, où régions et villes ne pouvaient guère exister. Puis la taille des installations électriques est passée du gigawatt au mégawatt (éoliennes, fermes solaires), puis au kilowatt (panneau solaire) et même au watt, pour recharger son portable par exemple ! Un facteur de réduction d'un million et même un milliard !

Ainsi, chacun peut devenir producteur d’énergie. Cette miniaturisation est aussi importante que le caractère renouvelable de l'énergie. Elle donne aux acteurs, et tout particulièrement aux Régions, une véritable capacité de décider de leur avenir énergétique.

Prenant en compte cette évolution, ENGIE a déjà développé, au profit des collectivités territoriales, des contrats de « diagnostic de situation énergétique » proposant à leurs responsables les options possibles.

Digitale ensuite : l’énergie est bien évidemment touchée, comme tous les secteurs. Cette révolution concerne notamment chez ENGIE nos relations avec les clients, et la gestion de l'ensemble de nos bâtiments et usines : les capteurs permettent de mesurer et d'agir en conséquence afin d'optimiser notre efficacité énergétique.

Enfin, trop souvent oubliée, nous connaissons une révolution culturelle : le monde entier a pris conscience des enjeux climatiques, le grand succès de la COP 21 en témoigne. Les gouvernements, mais aussi les entreprises, les villes et les territoires. Chez les individus également, la relation à l’énergie a changé. Chacun veut connaître l'origine de son électricité : nucléaire, charbon, renouvelable… et souhaite même, de plus en plus souvent, produire lui-même.

Dans ce cadre, les collectivités locales, dans leur rôle de chef de file de la transition énergétique et à travers les grands schémas régionaux, sont amenées à jouer un rôle déterminant.

CE

Comme en Bavière, où je me rends souvent, et où j'ai été frappé par le très grand nombre de panneaux photo voltaïques sur les maisons, notamment les fermes, pour produire sa propre énergie ?

GM

Tout à fait. J'ajoute que ces fermes procèdent en plus à la méthanisation des lisiers et de produits agricoles pour produire de l’énergie qu’elles vendent « au réseau » ; d’où des revenus supplémentaires expliquant la compétitivité de l’agriculture allemande.

CE

Vous avez parlé du changement climatique et de la COP 21. Nos lecteurs ne savent peut-être pas tous que vous avez été un acteur majeur du succès de cette manifestation qui s'est déroulée à Paris en novembre 2015. Vous y avez en effet porté aux décideurs politiques les propositions et les attentes des entreprises. Que pouvez-vous nous dire sur ce qui va être décidé, sur le rôle que vous continuez à jouer et, en particulier, sur les conséquences pour les Régions dans les années 2020 ?

GM

Je pense que les entreprises et les territoires ont décidé de prendre en mains leur destin, car elles ont pris conscience que ne rien faire leur coûterait beaucoup plus cher. Qu'une catastrophe climatique serait une catastrophe économique.

Je vois au moins deux axes d'action pour les Régions :

  • réduire les consommations d’électricité dans tous les bâtiments publics. ENGIE a par exemple signé un contrat avec l’Alsace pour réduire de 30% les consommations et de 40% les rejets de CO2 dans les lycées en 3 ans. Ces objectifs ont été tenus, dans un délai moindre. Tout cela grâce à des investissements (isolation thermique, changement des systèmes de chauffage, capteurs), des modes de gestion optimisés, une formation/sensibilisation des professeurs et des élèves. Le payback est très rapide ;
  • favoriser l’utilisation d’équipements à bonne efficacité énergétique. Et préférer les systèmes collectifs, beaucoup plus efficaces que les individuels (à titre d'exemple, les réseaux de froid urbain, dont ENGIE est leader mondial, sont beaucoup plus efficaces que les conditionneurs individuels).

CE

Le réchauffement climatique est effectivement un élément important du développement durable mais il y en a beaucoup d'autres que vous connaissez parfaitement puisque vous avez été également Président pendant 6 ans de l'association française du Global Compact de l'ONU, qui est la première du monde avec beaucoup plus de 1 000 entreprises françaises qui échangent chaque année leurs bonnes pratiques sur les droits de l'homme, les conditions de travail, la protection de l'environnement et la lutte contre la corruption. Pensez-vous que les synergies de progrès entre les entreprises, leurs usines sur le terrain et les régions où elles sont implantées sont exploitées au mieux ?

GM

Non bien sûr, des progrès sont possibles. Je crois beaucoup à l’économie circulaire : on recycle tout, peut-être même un jour n'aurons-nous plus à extraire des matériaux primaires de notre planète, stade ultime de la préservation de nos ressources. Et je crois beaucoup également à l’énergie circulaire : on produit aujourd'hui de l'électricité à partir du gaz naturel, puis de l'hydrogène à partir de l'électricité, et – nous l'expérimentons – cet hydrogène mélangé à du gaz nous donne un carburant à travers une réaction chimique qui détruit du CO2…

Prenons un exemple : Solaire et Éolien produisent de l’énergie fatale1. On peut dès lors utiliser cette énergie pour produire de l'oxygène et de l'hydrogène (qui est un concentré d’énergie), à mélanger avec du gaz naturel pour fabriquer de l’hytane. À Dunkerque, les bus sont alimentés en hytane, au bénéfice d'un transport propre, sans émission de particules.

Tout cela concerne directement les entreprises et les villes, qui veulent à juste titre devenir des « smart cities ». Aux Régions de prendre des initiatives pour assurer le rapprochement de ces parties prenantes ; le dialogue est nécessaire, il doit se faire au plus près du terrain.

CE

Vous êtes Ambassadeur de l'Union Européenne pour l'apprentissage. Vous connaissez parfaitement les résultats remarquables des pays scandinaves ou de l'Allemagne ou de l'Autriche dans ce domaine.

Quelles recommandations pouvez-vous déjà faire à nos Régions sur ce sujet fondamental de l'emploi en quantité et qualité, qui implique collaboration étroite entre public et privé, entre seniors et jeunes ?

GM

Avec la Commissaire Thyssen comme en participant à des Grenelle de l’Apprentissage dans les Régions, je suis effectivement très impliqué dans cette problématique. À la demande du précédent Président de la République, FACE a rédigé un rapport sur la mobilisation des entreprises en faveur de l’emploi, avec 5 priorités et 150 propositions2 comme rapprocher l'entreprise de l'école, faire de l’alternance la règle ou structurer les dynamiques territoriales de l’emploi autour des Régions.

Nos voisins européens nous devancent surtout en raison de leur conception de la place et du rôle de l’Entreprise dans l’orientation, la formation ou l’insertion. Plus que des dispositifs, c’est le développement de cette culture de l’entreprise inclusive et partenaire des acteurs du territoire qui doit constituer la priorité en faisant évoluer les représentations des enseignants, des jeunes, des parents, des élus comme de nos entreprises.

La loi NOTRe permet désormais aux Régions de faire converger le développement économique et social avec la formation professionnelle, l'apprentissage et l'orientation scolaire et professionnelle. Chaque Région doit ainsi favoriser cette articulation en impliquant réellement les petites comme les grandes entreprises de son territoire, à travers des dynamiques de RSE en faveur de l’emploi, d’innovation d’entreprises dans l’alternance, de mixité des métiers avec les professionnels, d’orientation alternée avec les acteurs économiques…

CE

Justement, sur FACE – la célèbre fondation contre l'exclusion – dont vous êtes Président depuis de très nombreuses années. Ses très bons résultats restent trop méconnus. Qu'est-ce que vos « meilleures » régions FACE peuvent apporter aux autres ?

GM

Alors que FACE comptait 2 000 entreprises mobilisées en 2010, ce sont en effet 5 650 PME, ETI et grandes entreprises qui sont désormais engagées, sur 360 sites, au bénéfice de plus de 200 000 personnes chaque année. Il nous faut sans doute mieux faire connaître la Fondation et ses Clubs territoriaux d’entreprises, qui rejoignent largement les compétences des Conseils Régionaux. FACE est active sur toutes les Régions et se structure progressivement à l’échelon régional.

Chaque fois qu'un « Club FACE » se crée, il bénéficie des apports des autres. Nombre d’initiatives partent des territoires et nos expérimentations nationales sont toujours développées dans plusieurs régions pilotes. Le déploiement de nos dispositifs (emploi, formation…) est toujours décliné de façon spécifique. Nous partageons ainsi continuellement les « meilleures pratiques » des entreprises responsables, en réseau.

Cette logique de territoires est fondamentale. J’ai notamment lancé un réseau de 46 Ambassadeurs régionaux de l’Apprentissage, issus du monde de l’Entreprise, et ai soutenu l’initiative de plusieurs Présidents de Région en faveur du développement de l’alternance. FACE a encore développé la Fondation Innovations pour l’Apprentissage (FIPA), avec Jean-Bernard Lévy et plusieurs grandes entreprises, sur plusieurs projets pilotes (migrants, numérique, orientation…), notamment en lien avec des Régions.

Dans le cadre de ma mission européenne, je soutiens aussi un projet de mobilité longue des apprentis en Europe, avec Pascal Lamy et quatre grandes entreprises dont ENGIE. Je suis ainsi convaincu que FACE doit encore renforcer et contractualiser sa coopération avec les Régions, françaises et également européennes.

CE

Si je n'abuse pas, je souhaite terminer par une question plus politique. Compte tenu de vos immenses connaissances et expériences, quelles seraient, pour les sujets dont nous venons de parler bien sûr, les trois mesures novatrices que vous mettriez immédiatement en oeuvre dans une Région, si vous en étiez le Président ?

GM

J’utiliserais immédiatement un prix du carbone virtuel pour toutes les décisions, notamment d'investissement, que la Région doit prendre. Nous le faisons déjà chez ENGIE, avec un prix de l'ordre de 30 à 40 dollars la tonne, appliqué à tous les nouveaux projets.

J’obligerais tous les bâtiments publics de la Région à faire un diagnostic énergétique, et à prendre les bonnes décisions qui en découlent, afin d'obtenir une réduction immédiate et conséquente de l'empreinte énergétique de la Région.

Enfin, puisque vous me demandez une 3e mesure, je proposerais une démarche inclusive, en structurant un réseau régional d’acteurs publics, associatifs et d’entreprises socialement engagées contre l’exclusion sur leurs bassins économiques, d'emploi et de vie sociale.

CE

Je vous remercie très vivement.


1 C'est-à-dire immédiatement disponible, à utiliser de suite

2 « Rapport sur la mobilisation des acteurs économiques en faveur de l'emploi des jeunes » remis par Gérard MESTRALLET au Président de la République le 25 avril 2014. Ce rapport liste cinq priorités :

  • Rapprocher durablement l'entreprise et l'école ;
  • Développer une culture de l'alternance comme voie d'excellence ;
  • Mobiliser les moyens de formation et d'accompagnement des entreprises en faveur des chômeurs ;
  • Faire de la mixité des métiers une grande cause nationale ;
  • Organiser les dynamiques locales en faveur de l’emploi des jeunes autour de la Région.
Conrad Eckenschwiller

Expert Développement durable et Énergie.

Après des études en France (HEC) et aux États-Unis (Stanford et Harvard), Conrad Eckenschwiller a conduit une carrière industrielle et commerciale dans de nombreux pays, dans plusieurs activités (chimie, pharmacie, textile…), exerçant au sein d'entreprises françaises et internationales diverses fonctions dont Directeur international de grands groupes, Directeur général (Autriche), PDG (Suisse). Il est aujourd'hui, à temps partiel, consultant pour l'Europe Centrale et Orientale, où il a aussi vécu. Il a été entre 2003 et 2013 le Représentant Permanent en France du Global Compact de l'ONU et Délégué Général de l'association Global Compact France (plus de 1 000 entreprises), sous les présidences successives de Jérôme Monod, Bertrand Collomb et Gérard Mestrallet.

L'équipe Régions en mouvement propose aux responsables de Régions, pour leur permettre d'y réfléchir puis s'ils le décident d'y recourir, de conduire pour leur compte, sur le ou les secteurs qu'ils jugent prioritaires pour leur Région, une analyse benchmark des « bonnes pratiques » déjà tentées ou mises en œuvre dans d'autres collectivités territoriales, notamment européennes, afin de nourrir leur réflexion et d'éclairer leurs prises de décision.