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Développement durable : le pouvoir aux régions

lundi 4 avril 2016 Écrit par  Conrad Eckenschwiller

Chaque pays du monde a probablement un ministère en charge de l'environnement, quel que soit son nom : c'est une obligation électorale, politique et morale. Mais est-ce que les problèmes à résoudre sont nationaux ?

À l'exception possible d'un immense pays-île comme l'Australie (en oubliant les îles indonésiennes proches ou les dégradations de la barrière de corail au large de Cairns !) ou la Nouvelle-Zélande, la vérité est que les problèmes d'environnement à résoudre au début du XXIème siècle n'ont qu'exceptionnellement des solutions nationales car ils sont :

  • ou mondiaux (exemple le réchauffement climatique comme l'a montré la réussite de la COP21 organisée à Paris) : si mises en œuvre, les initiatives sont à mettre en place dans chaque pays (ensemble !) mais les décisions de base, sauf conséquences suicidaires, ne peuvent en aucun cas être nationales. C'est un sujet de la communauté internationale pour lequel il n'existe pas encore de droit ni de règles ; ce sera un thème majeur de ce début de siècle, à la suite de ce succès français. Il y aura un prix pour le carbone : ce prix obligera les entreprises à s'adapter, à changer. Adaptation et changements se feront sur place, dans chaque ville, sur chaque site, dans les régions, avec toutes les conséquences induites sur l'emploi en quantité et surtout en qualité, sur les investissements, les infrastructures, les transports. Chacun perçoit déjà le lourd impact régional d'une décision mondiale à venir. Attendre ou anticiper ? Quel rôle la région choisit-elle de jouer ?
  • ou multinationaux, affectant plusieurs pays plus ou moins voisins (exemples : les pluies acides ou le sinistre nuage de Tchernobyl) : des pays sont affectés par des opérations venant de l'extérieur. C'est le cas des actions menées sur des grands fleuves arrosant plusieurs pays. Ici non plus il n'existe pas de droit international ; pourtant, qui peut prétendre que des travaux d'infrastructures réalisés en amont sur un grand fleuve n'auront pas de conséquences en aval, dans un autre pays, sur la flore et la faune ?
  • ou locaux et régionaux dans un pays, par exemple l'eau et les déchets. Ici, le droit existe et continuera à s'améliorer, c'est le droit national, mais la mise en œuvre ne peut être que locale ou régionale.

En restant sur ces deux exemples, en France, chacun comprend que la gestion de l'eau potable ne peut être la même, surtout l'été, dans les régions du Sud et dans celles plus au Nord. À l'exception de trois grands fleuves qui sont bi ou multi régions, tous les autres, leurs affluents, les fleuves dits côtiers, sont mono région.

Pour la gestion des déchets, leur élimination et leur tri, l’application de la loi nationale est affectée par la culture et les traditions locales. Les sociétés à implantation nationale racontent, en privé, des anecdotes significatives, sur le tri des déchets par exemple. Les mises en œuvre ne peuvent être que décidées localement et certainement pas nationalement. Région suiveuse ou région anticipatrice ?

Il est d'autant plus important de prendre cette conscience de l'environnement, au sens le plus large du terme, que nous sommes dans une période de bouleversements (le pluriel est volontaire) du monde et donc de notre vie, avec trois révolutions concomitantes, qui sont consanguines du développement durable dont l'environnement est une composante majeure. Et deux de ces bouleversements devront absolument générer, au risque de développement durable négatif, des solutions régionales.

La première de ces révolutions est déjà en marche : la révolution numérique, sujet mondial, adaptation individuelle obligatoire. Ce n'est pas le sujet du présent texte qui aborde les deux autres changements majeurs dont les solutions devront être largement régionales :

  • le passage de l'économie linéaire à l'économie circulaire,
  • et l'uberisation.

Deux révolutions fondamentales déjà en marche qui, en développement durable, seront génératrices sur le terrain, dans les régions, de progrès, de croissance, de qualité de vie, d'emplois… ou l'inverse.

De quoi s'agit-il ? en quoi les régions sont-elles concernées par ces changements économiques basiques pour les entreprises ?

Nous allons vivre une transformation radicale de nos systèmes de production et de consommation ; les gagnants ne seront certainement pas les suiveurs.

L'économie circulaire est une des réponses aux énormes défis qui attendent le monde du début du XXIème siècle. Car croissance, augmentation du PIB, développement durable, qualité de vie… ne pourront pas se faire avec une augmentation proportionnelle des matières premières, dont l'eau et l'énergie. Et cette révolution aura évidemment des conséquences locales : subies ou anticipées ?

L'économie circulaire, qui se met en place dans les entreprises innovantes, est indispensable pour continuer à avoir la croissance nécessaire, ne serait-ce que pour l'emploi, essentiel aux régions. Économie circulaire signifie, en termes vulgaires, économies et recyclage. Économies sur les matières premières (le XXIème siècle ne peut pas continuer à "taper" dans les stocks comme les deux siècles précédents), sur l'énergie, sur les fluides, sur l'eau : recyclage de l'eau pour faire face à l’augmentation de la population mondiale (de 1 milliard en 1900, elle sera proche de 10 en 2050) et à l'urbanisation - dont il est reparlé plus loin - sujet régional par excellence.

Recyclage des matières premières donc, avec toutes les conséquences sur l'organisation du travail, des postes, des ateliers, des achats, ainsi que sur les investissements, donc sur l'emploi, en quantité et surtout en qualité. L'imagination devra prendre le pouvoir dans chaque contexte régional. Pouvoir assumé ou conséquences imposées ?

Quelles seront les conséquences de la révolution énergétique apportée par les "petites" centrales de production locales grâce au vent, au photovoltaïque ou à la bio masse ? Et si les prix de l'énergie n'étaient plus uniformes ?

L'uberisation est le terme utilisé pour décrire l'autre révolution, induite par les développements du numérique, des modes de vie, des services ; le conflit avec les taxis traditionnels n'est que la petite partie émergée de l'énorme iceberg à venir qui peut être résumé par la question : demain la propriété sera-t-elle remplacée par l'usage ?

De très grandes entreprises de production de biens industriels s'inquiètent, si elles restent immobiles, de devenir des fournisseurs de produits low cost dépendant d'une entreprise de services numérisée qui aura fait main basse sur leur fonds de commerce. Voit-on les conséquences sur une usine de production des dits biens dans une région ?

De tels risques doivent être évidemment anticipés par les entreprises ; mais qui est à l'abri d'une initiative totalement inattendue prise dans la Silicone Valley ou demain en Chine ? Les conséquences pour le tissu d'une Région peuvent être brillantes ou dramatiques. Attendre ou être prêt ?

Ces bouleversements vont s'accompagner (ou générer ?) d’une urbanisation encore plus grande (plus des 2/3 de la population), qui va entrainer (accélérer ?) la compétition entre les villes pour attirer les meilleurs, d'où des problématiques de qualité de vie, environnement, santé, transports, universités… en un mot développement durable. Si les intéressés trouvent dans les entreprises locales les jobs correspondant à leurs talents… Sinon ?

Dans tout ce qui précède, l'implication commune des entreprises et de leur Région d’appartenance apparait comme une évidence. L'économie circulaire sera une économie de collaboration, d'interdépendance avec des gouvernances qui seront ouvertes et où les problèmes de réputation et d'image seront essentiels. Les (r)évolutions technologiques, numériques, seront destructrices des emplois d'hier ; mais elles sont créatrices des emplois de demain. Attendre ou anticiper ensemble ?

Ensemble, entreprises et Région : ce n'est pas une tradition française. Les PPPs dont on parle souvent ne sont en fait qu'un moyen "inventé" pour faire payer et gérer par le secteur privé ce que le secteur public ne pouvait pas financer. Il faudra des IRE, Initiatives Région Entreprises, région au singulier, entreprises au pluriel. Les Régions françaises seront en concurrence entre elles comme elles le sont déjà avec celles des pays voisins. Est-ce que le Baden Wurtenberg, la Bavière, la Catalogne ou la Lombardie demandent, attendent des directives de Berlin, de Madrid ou de Rome pour prendre des initiatives et préparer leur avenir co-construit avec leurs entreprises ou celles qu'elles veulent attirer ? Les business modèles vont changer et pourquoi seraient-ils les mêmes dans chacune des régions ? Ils sont à inventer bottom up et non plus top down.

La maîtrise des défis environnementaux et énergétiques est devenue la condition du développement économique et social de la France, comme de tout autre pays. Aux Régions de s’inscrire pleinement dans le mouvement, elles sont plus que jamais en première ligne.

Conrad Eckenschwiller

Expert Développement durable et Énergie.

Après des études en France (HEC) et aux États-Unis (Stanford et Harvard), Conrad Eckenschwiller a conduit une carrière industrielle et commerciale dans de nombreux pays, dans plusieurs activités (chimie, pharmacie, textile…), exerçant au sein d'entreprises françaises et internationales diverses fonctions dont Directeur international de grands groupes, Directeur général (Autriche), PDG (Suisse). Il est aujourd'hui, à temps partiel, consultant pour l'Europe Centrale et Orientale, où il a aussi vécu. Il a été entre 2003 et 2013 le Représentant Permanent en France du Global Compact de l'ONU et Délégué Général de l'association Global Compact France (plus de 1 000 entreprises), sous les présidences successives de Jérôme Monod, Bertrand Collomb et Gérard Mestrallet.

L'équipe Régions en mouvement propose aux responsables de Régions, pour leur permettre d'y réfléchir puis s'ils le décident d'y recourir, de conduire pour leur compte, sur le ou les secteurs qu'ils jugent prioritaires pour leur Région, une analyse benchmark des « bonnes pratiques » déjà tentées ou mises en œuvre dans d'autres collectivités territoriales, notamment européennes, afin de nourrir leur réflexion et d'éclairer leurs prises de décision.